
Travis Scott, entre Utopia et Circus Maximus
Travis Scott avance sur la scène monumentale de sa tournée Circus Maximus comme dans un décor hybride, à la fois forteresse, ruine antique, astéroïde et île corallienne. La structure de fausse pierre, parsemée de têtes sculptées aux expressions multiples, résume une partie de son ambition : créer un monde à part, immersif et spectaculaire, où le public ne vient pas seulement regarder un concert mais traverser une expérience. Le rappeur explique vouloir que les spectateurs se sentent bien, sans intellectualiser outre mesure ce qu’ils ont sous les yeux. Pour lui, l’essentiel n’est pas de penser mais de se laisser aller.
Cette idée d’un univers conçu comme une distraction grandiose accompagne Utopia, album longtemps attendu et finalement sorti à la fin du mois de juillet 2023. Travis Scott y développe une réflexion sur le monde idéal, non pas comme un lieu parfait et inaccessible, mais comme une suspension fragile, une minute de répit, un sourire arraché à une journée difficile. Il explique que l’utopie peut tenir dans un instant très court, dans une expérience capable d’éloigner temporairement le public de ses difficultés. Cette conception imprègne aussi la scénographie de Circus Maximus, pensée comme un espace où l’énergie collective et l’évasion prennent le pas sur le discours.
Les faits clés
- Travis Scott a lancé la tournée Circus Maximus, sa première grande tournée depuis le drame du festival Astroworld en novembre 2021.
- L’album Utopia est sorti fin juillet 2023 et a rencontré un large succès, notamment grâce au streaming.
- Le rappeur présente Utopia comme une réflexion sur les instants d’évasion et sur la possibilité d’une forme d’utopie à l’échelle d’une minute ou d’une expérience.
- Il raconte que l’album est né en partie d’un souvenir avec sa fille Stormi, qui écoutait en boucle Mamacita, et d’une envie de revenir à l’essence de sa production musicale.
- Utopia devait initialement être pensé comme une comédie musicale, avec une ambition mêlant Broadway, grandes arènes et références visuelles ambitieuses.
- Travis Scott évoque le drame d’Astroworld, la mort de dix spectateurs, sa devastation et la manière dont la chanson My Eyes porte une partie de cette mémoire.
- Il confie avoir rêvé enfant de devenir néphrologue et souhaite aujourd’hui étudier l’architecture à Harvard après sa tournée.
- Il décrit un rapport compliqué aux photos, préférant souvent baisser la tête, tout en assumant son aisance lorsqu’il est sur scène.
Un retour à l’essence musicale
Le point de départ d’Utopia remonte au milieu de l’année 2020. Travis Scott raconte des trajets en voiture avec sa fille Stormi, à Houston, sur le chemin des feux d’artifice. L’enfant demande sans cesse d’écouter Mamacita, morceau issu de Days Before Rodeo. Cette insistance ramène le rappeur à ses premiers enregistrements, à l’époque d’Owl Pharaoh et de Days Before Rodeo, et à une idée simple : retrouver la version brute et primitive de sa création. Il veut revenir à la production, aux rythmes, à ce qui l’a conduit vers la musique avant les grandes machines et les attentes extérieures.
Il se met alors à fabriquer des instrumentales. L’un de ses premiers beats, Cats and Tigers, deviendra plus tard Hyaena, morceau d’ouverture d’Utopia. Travis Scott se souvient de l’excitation ressentie en l’écoutant sur son ordinateur portable, puis de sa décision de se rendre directement dans un studio de Los Angeles pour l’entendre dans des conditions réelles. Il décrit une percussion lourde, presque rock dans sa puissance, tout en restant profondément ancrée dans une esthétique de quartier. Cette sensation de matière brute, de volume et d’impact correspond à ce qu’il cherchait : un son capable de transporter immédiatement.
Cette genèse musicale coexiste avec une autre histoire, plus inattendue : Utopia aurait pu être une comédie musicale. Travis Scott explique avoir voulu transposer l’idée de Broadway dans de grandes salles, des stades ou des arènes, afin de conserver l’énergie d’un spectacle total. Il a rencontré le dramaturge Jeremy O. Harris pour explorer cette piste, parmi d’autres collaborations. Le projet est resté à l’état de discussion, mais il révèle une ambition artistique qui dépasse le simple album : créer un récit visuel et sonore, à la manière d’un opéra moderne, avec des décors mouvants et une orchestration live. Il évoque un mélange étrange entre Sin City et Fantasia, avec une scénographie changeant toutes les deux ou trois minutes.
Le drame d’Astroworld et la mémoire
Impossible d’évoquer les dernières années de Travis Scott sans revenir au festival Astroworld. En novembre 2021, lors de la première soirée de l’événement à Houston, une bousculade tragique dans la foule a causé la mort de dix spectateurs. Le rappeur se trouvait sur scène. Il a expliqué avoir compris la gravité de la situation seulement après le concert, lorsqu’un ami est venu lui dire que quelqu’un recevait un massage cardiaque. Les heures suivantes ont rendu l’horreur évidente. En juin 2023, un grand jury a conclu qu’aucun crime n’avait été commis et qu’aucun individu n’était pénalement responsable, mais le drame reste un point de bascule dans sa vie et dans sa carrière.
Travis Scott affirme avoir été dévasté. Il dit penser encore à ces fans, à leurs familles, et considérer que ce public faisait partie de sa famille élargie. Lorsqu’il parle de la période qui a suivi, il décrit l’écriture et la finalisation d’Utopia comme une forme de thérapie, un moyen de canaliser une partie de ses pensées dans la production et les sons. Le morceau My Eyes contient un passage particulièrement explicite, où il évoque ces nuits rejouées et une mer de gens à ses côtés, ainsi que l’idée qu’il sauterait de la scène pour sauver un enfant. Il explique que ces mots sont venus naturellement pendant l’écriture et que ce couplet compte beaucoup pour lui.
Son expression publique autour du drame a été critiquée, notamment lors d’un entretien avec Charlamagne tha God. Travis Scott n’a jamais semblé pouvoir dire ce que certain attendait de lui, ni trouver les mots qui auraient apaisé toutes les attentes. Une phrase de cet échange résume pourtant sa position : il n’avait pas le cœur d’être le méchant, il était là pour être le héros de sa ville. Il explique avoir voulu mettre Houston en valeur, montrer au monde la force de sa ville natale, créer un festival capable d’inspirer les enfants et de leur faire croire qu’ils pouvaient eux aussi réussir. Lorsqu’on lui demande si tout s’est effondré, il répond simplement que oui.
Architecture, comédie musicale et autres horizons
Derrière l’image du rappeur se cache un autre rêve, plus ancien et presque inattendu : la médecine. Enfant, Jacques Webster II voulait devenir néphrologue. L’idée lui est venue lors d’une soirée chez un ami, après avoir rencontré un oncle exerçant cette spécialité. Il raconte avoir été fasciné par le métier, par l’idée de sauver des gens, mais aussi par le style et l’allure de cet adulte. Le projet n’est pas resté une simple lubie : au collège et au lycée, il voulait être néphrologue, effectuait des stages dans des hôpitaux et se passionnait pour cet univers. Même lorsque la musique a pris le dessus, il envisageait encore d’ouvrir son propre cabinet, de comprendre l’aspect médical et commercial du métier.
Aujourd’hui, Travis Scott nourrit un autre projet : étudier l’architecture à Harvard. Il affirme avoir déjà visité l’université et s’être renseigné sur les admissions. Il insiste sur le sérieux de sa démarche, évoque l’idée de suivre un cursus à plein temps après la tournée, de vivre à Boston pendant environ quatre ans, tout en continuant à faire de la musique. Il dit être attiré par la conception et l’ingénierie des structures, par la manière dont des formes étranges peuvent être construites et tenir debout. Sur scène, en répétition, il pose des questions sur la structure, sur la scène, sur les problèmes à résoudre. Cette curiosité technique rejoint son goût pour les décors monumentaux et les environnements spectaculaires.
Il ne ferme pas non plus la porte au cinéma. Après un rôle dans Gully, il a obtenu un personnage plus important dans Aggro Dr1ft, film d’Harmony Korine. Il ne se considère pas vraiment comme un acteur, expliquant qu’il ne joue pas mais qu’il plonge dans une réalité. Cette nuance lui permet de défendre une approche instinctive, où la performance naît de l’immersion plutôt que de la technique pure. Il aimerait aussi revenir à l’idée d’une comédie musicale, avec une instrumentation live et orchestrale, une forte présence de batterie et une scénographie en mouvement.
Le rapport aux fans et à l’image
À quelques heures de l’ouverture de la tournée à Charlotte, Travis Scott se montre impatient. Il parle en marchant, fait des boucles dans la pièce, s’interrompt parfois, puis reprend. Il évoque un noyau de fans qui le comprend depuis le début et estime que, pour le saisir, il faut suivre sa musique et son parcours depuis ses premiers projets. Pour lui, Travis Scott est là pour faire avancer les choses, dans la musique comme dans la création visuelle. Il décrit la musique comme un moyen d’exprimer des émotions nombreuses et de représenter des personnes qui ressentent la même chose à travers ses paroles.
Cette proximité avec le public passe aussi par des moments plus personnels. Lors d’un appel vidéo avec sa fille Stormi, il se transforme en père attentif, plaisante sur ses tresses et lui montre la scène. L’enfant réagit avec joie aux têtes sculptées, aux flammes et aux canons techniques. Travis Scott semble alors loin de l’image fermée qu’on lui prête parfois. Il reste pourtant un homme qui n’aime pas poser. Sur une photo le montrant aux côtés de Tom Brady et Kevin Hart, il apparaît tête baissée, bras croisés, comme s’il cherchait à disparaître du cadre. Il explique ne pas être très fan des photos et regarder simplement vers le sol. Dès que l’exercice est terminé, dit-il, il peut redevenir lui-même, rire et faire ce qu’il veut.
Sur scène, cette retenue semble s’effacer. Le spectacle Circus Maximus repose sur une machine gigantesque, mais Travis Scott en devient rapidement le centre. Les décors, les têtes mobiles et les projections perdent de leur importance relative dès qu’il apparaît : le concert devient une énergie, une présence, une détermination à être exactement celui qu’il pense devoir être. Cette dualité entre l’homme qui baisse les yeux sur les photos et l’artiste qui remplit l’espace résume peut-être le personnage. Travis Scott ne cherche pas à expliquer chaque symbole de son univers. Il préfère que le public ressente, suive le mouvement et accepte de se laisser emporter par une expérience qu’il a lui-même construite, avec ses zones lumineuses et ses ombres.
Source:GQ France News
