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Contraint par Trump, Carney transforme le Canada à marche forcée

Oct 31, 2026  Twila Rosenbaum 4 views
Contraint par Trump, Carney transforme le Canada à marche forcée

Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney imprime au Canada un rythme de décisions que le pays n'avait pas connu depuis des décennies. Le déclencheur n'est pas intérieur : il est américain. Les droits de douane décrétés par Donald Trump, les menaces répétées d'annexion et la volatilité permanente des échanges avec le premier partenaire commercial du Canada ont contraint Ottawa à revoir l'ensemble de ses priorités en quelques mois à peine.

Le premier ministre libéral, porté à la tête de son parti en mars 2025 puis reconduit à l'issue des élections fédérales du 28 avril, gouverne désormais au diapason des annonces venues de Washington. Chaque nouvelle salve tarifaire s'accompagne, à Ottawa, d'un train de mesures : allègements fiscaux, déréglementation, accélération des grands projets, réarmement. Une méthode que ses adversaires qualifient de « marche forcée » et que son entourage présente comme la seule réponse possible à une urgence nationale.

Un électrochoc venu du Sud

L'enchaînement a été brutal. Au printemps 2025, l'administration américaine a frappé la quasi-totalité des exportations canadiennes de droits de douane de 25 %, avec un taux réduit sur l'énergie, avant d'ajouter des surtaxes sectorielles sur l'acier, l'aluminium et l'automobile. À l'été, la Maison-Blanche a relevé la pression sur les marchandises non conformes à l'accord commercial nord-américain, portant le taux applicable à 35 % pour une large part des produits canadiens.

À ces décisions économiques s'ajoute un registre rhétorique inédit entre deux alliés historiques : évocations répétées d'une absorption du Canada par les États-Unis, pressions sur le partage des eaux, sur la gestion frontalière et sur les dépenses militaires. Pour Ottawa, il ne s'agit plus d'un différend commercial ordinaire, mais d'une remise en cause de la souveraineté économique du pays. C'est dans ce contexte que Mark Carney a martelé, dès son discours de victoire, que le Canada ne ferait jamais partie des États-Unis.

La première victime : la taxe carbone

Le signal le plus spectaculaire est venu de la politique climatique. Dès son entrée en fonction, le nouveau premier ministre a fait disparaître la redevance fédérale sur les carburants payée par les consommateurs, mettant fin du même coup au mécanisme de remise versée aux ménages. La tarification industrielle des émissions, elle, a été maintenue, avec l'argument qu'elle préserve la compétitivité des grands émetteurs tout en gardant un signal de prix.

Sur le plan politique, l'opération visait à désarmer un clivage qui empoisonnait la vie fédérale depuis près d'une décennie et alimentait la contestation dans les provinces productrices d'hydrocarbures. Sur le plan environnemental, elle a provoqué la colère de plusieurs organisations et de spécialistes, qui y voient un abandon du principal outil de réduction des émissions du pays. Ottawa répond que la décarbonation passera désormais par la réglementation, les crédits d'impôt et les grands projets d'électricité propre.

Le virage « bâtir » : projets et ressources

Le deuxième pilier de la transformation est un mot d'ordre : construire. Un bureau des grands projets a été mis sur pied pour accélérer les autorisations, réduire les délais d'examen et coordonner les ministères autour de chantiers jugés d'intérêt national. Énergie, minéraux critiques, infrastructures de transport, réseaux électriques : l'objectif affiché est de desserrer les contraintes qui, selon l'exécutif, étouffent l'investissement depuis trop longtemps.

Cette accélération a rouvert des débats que l'on croyait tranchés. Le gouvernement a évoqué la possibilité d'un nouveau corridor pipelinier vers la côte atlantique, une idée qui divise profondément les provinces et soulève des questions sur la trajectoire climatique du pays. Les partisans d'une stratégie énergétique offensive y voient une condition de l'indépendance économique canadienne face aux États-Unis ; les opposants dénoncent un retour en arrière au nom de la sécurité d'approvisionnement.

Réarmement et souveraineté

La défense est devenue l'autre chantier prioritaire. Ottawa a revu à la hausse son calendrier d'atteinte de la cible de 2 % du PIB consacrée aux dépenses militaires, jusque-là repoussée à 2032, et a endossé les nouvelles balises adoptées par les alliés de l'OTAN, qui visent une part bien plus élevée du produit intérieur brut à l'horizon 2035. L'effort inclut lamodernisation du commandement de la défense aérospatiale nord-américaine et le renforcement de la présence dans l'Arctique.

Le dossier des acquisitions a été bousculé. La commande d'avions de combat américains a fait l'objet d'un réexamen destiné à évaluer les options européennes et les retombées industrielles canadiennes. Dans le domaine naval, Ottawa a annoncé son intention de se doter d'une flotte de sous-marins modernes, avec un partenariat orienté vers un constructeur européen, douze bâtiments étant évoqués à terme. Ces décisions traduisent une volonté de diversification des fournisseurs, jusque-là très largement américains.

Déréglementer à l'intérieur des frontières

Sur le marché intérieur, l'exécutif a engagé un chantier de démantèlement des barrières interprovinciales, avec un principe de reconnaissance mutuelle des certifications et des normes. L'ambition affichée était de faire sauter, en quelques mois, des obstacles qui limitaient depuis des décennies la circulation des travailleurs, des biens et des services entre provinces. Plusieurs gouvernements provinciaux ont emboîté le pas, non sans réticences dans les secteurs réglementés.

À cela s'ajoutent des mesures plus classiques : baisse du taux d'imposition fédéral sur la première tranche de revenus, réduction de la paperasse pour les petites entreprises, politiques d'achat public privilégiant les fournisseurs canadiens et création d'une agence fédérale dédiée au logement, dotée de moyens destinés à financer des logements abordables et à accélérer la construction. Le tout dans un contexte où la crise du logement reste, selon les sondages, l'une des principales préoccupations des électeurs.

Une discipline budgétaire sous tension

La facture de ces engagements a rattrapé le gouvernement à l'automne. Le budget déposé en novembre 2025 a assumé un déficit élevé tout en annonçant un effort de plusieurs dizaines de milliards de dollars sur cinq ans, obtenu par un examen des dépenses de l'ensemble des ministères. La fonction publique fédérale doit fondre de plusieurs dizaines de milliers de postes d'ici la fin de la décennie, une décision qui a provoqué l'inquiétude des syndicats et des régions où l'État est un employeur majeur.

Les économistes divergent sur la lecture à faire de ce mélange. Certains saluent une forme de réalisme : investir massivement dans les infrastructures et la défense tout en reprenant le contrôle des dépenses de fonctionnement. D'autres estiment que le Canada s'installe dans un déficit structurel au moment même où il aurait besoin de marges de manœuvre pour amortir le choc tarifaire et soutenir la productivité, en panne depuis des années.

Une diplomatie réorientée

Sur la scène internationale, Ottawa a entrepris de diversifier ses partenaires. Le gouvernement a multiplié les missions commerciales vers l'Europe et l'Asie, plaidé pour une accélération des corridors logistiques vers les ports de l'Atlantique et du Pacifique, et renoué un dialogue de haut niveau avec Pékin, interrompu depuis des années de tensions autour des véhicules électriques et des exportations agricoles.

Cette ouverture vers la Chine a suscité des critiques, notamment de la part des alliés américains et de l'opposition conservatrice, qui y voit un risque de fracture avec Washington. Le gouvernement défend une position de pragmatisme : réduire la dépendance à un seul marché sans renoncer aux principes de sécurité économique. Entre-temps, la relation avec les États-Unis est restée placée sous le signe de la négociation permanente, sans accord global durable.

Les critiques d'une gouvernance accélérée

La méthode Carney ne fait pas l'unanimité. L'opposition conservatrice dénonce un recours intensif aux décrets et aux décisions du conseil des ministres, contournant selon elle le Parlement sur des sujets majeurs. Les partis de gauche reprochent au premier ministre d'avoir cédé sur le climat et de mener une politique d'austérité déguisée, tandis que les formations régionalistes s'inquiètent d'une concentration du pouvoir à Ottawa.

Des constitutionnalistes et des groupes de la société civile ont aussi souligné la rapidité avec laquelle certaines réformes ont été adoptées, sans consultation élargie ni étude d'impact approfondie. Le gouvernement répond que les circonstances exigent des décisions rapides et que les mécanismes parlementaires demeurent intacts. Il n'empêche : plusieurs mesures phares font l'objet de contestations devant les tribunaux ou de négociations serrées avec les provinces.

Ce qui reste en suspens

Plusieurs dossiers structurants restent ouverts. Le réexamen du pacte commercial nord-américain, attendu dans les prochains mois, déterminera si les surtaxes américaines se consolident ou se dissipent. La concrétisation des grands projets énergétiques dépendra des décisions provinciales et des recours juridiques. La modernisation militaire, enfin, se heurte aux délais industriels et à la pénurie de main-d'œuvre spécialisée.

Les indicateurs économiques, eux, envoient des signaux contradictoires : l'inflation s'est stabilisée, mais l'investissement des entreprises reste fragile et le chômage a légèrement progressé dans les secteurs exposés aux exportations. La Banque du Canada a réduit ses taux à plusieurs reprises pour soutenir l'activité, tout en avertissant que l'incertitude commerciale pèse sur la confiance des ménages comme des entrepreneurs.

Sur le plan politique, Mark Carney gouverne avec un mandat minoritaire, ce qui le contraint à composer avec d'autres formations pour faire adopter ses projets de loi. Chaque budget devient un test de survie. Le premier ministre mise sur l'idée qu'un pays menacé se ressoude autour de son gouvernement, un pari que les prochains mois trancheront, alors que la présidence américaine continue d'imposer son calendrier à Ottawa.


Source:France 24 News


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